Les fleurs avec rigueur et passion
Fleuriste : un métier de passion sur un marché qui n’est pas
sans épines. Le bouleversement de l’offre et
des comportements d’achat amène les fleuristes
indépendants à préciser leur positionnement
Catherine Geffroy
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| Photo : O.M. |
La Touraine comptait 115 magasins de
fleurs il y a dix ans, ils sont 101
aujourd’hui. La seule ville de Tours en
recensait 30 en 1996, elle en compte 24
début 2006 (alors que Loches, Chinon et
Amboise restent stables). Sur ces dix
années, le Registre du Commerce a comptabilisé
un certain nombre de fermetures,
des reprises, quelques créations pures,
mais relativement peu de créations
durables. Et le consommateur a vu éclore
dans le paysage tourangeau des enseignes
nationales (Rapid Flor, Monceau Fleurs,
Au nom de la rose, Oya) ou locales (Fleurs
O Naturel, Uflora). Ce tableau, bien que
rapidement brossé, illustre les mutations
que connaît le marché de la fleur depuis
quelques années. D’un côté, les hyper et
supermarchés ont développé leur offre de
bouquets avec une stratégie de prix très
abordables. Les jardineries leur ont
emboîté le pas.
De l’autre côté,
les enseignes
spécialisées de
fleurs en libreservice
ont étendu
leur territoire. Avec
trois atouts principaux
: une grande accessibilité,
une offre claire et
une politique de prix attractive.
Enfin, la vente sur Internet fait de plus en
plus d’adeptes...
Nouvelles attentes. Fondateur
voici une douzaine d’années d’une école
de fleuristes sur la commune de la Riche,
Jean-Louis Anxoine s’insurge contre ceux
qui prétendent qu’il suffirait d’avoir du
goût pour être fleuriste : “Construire des
bouquets est un métier qui s’apprend. On
peut certes se contenter de vendre des
bouquets en l’état, mais c’est autre chose.
En outre, la technique ne suffit pas : il faut
en plus avoir le sens artistique et aimer les
fleurs.” Et ne pas perdre de vue la
réalité : le marché s’inscrit
dans une tendance
plutôt à la baisse.
Dans un contexte
conjoncturel
tendu, le fleuriste
voit le
montant de
la dépense
moyenne
diminuer :
Salvatore
Rapisarda l’estime
aujourd’hui
aux environs de
20-25 € : “50 €,
c’est exceptionnel”.
Installé depuis vingt ans à Tours,
rue Colbert, il a vu évoluer sa clientèle au
fil du temps : “Les achats pour soi diminuent
au profit des achats-cadeaux, plutôt
situés en fin de semaine. Le consommateur
est devenu plus sensible à la qualité et plus
exigeant. Son goût s’est affiné, les
bouquets kitsch, genre oeillets teintés bleu,
se font rares. Et il est aujourd’hui accessible
à des compositions plus audacieuses.”
De son côté, Arie Van Delft, commerçant non sédentaire et personnage
emblématique du marché aux fleurs
Béranger, note une progression de la clientèle
masculine, surtout le week-end : “Les
jeunes viennent acheter sans complexes”.
Il constate surtout que “la demande se
porte sur l’assemblage, la composition, la
fleur transformée mais que, dans le même
temps, le client veut du rapide, du prêt à
consommer”. Bref, qu’il faut “sans cesse
et plus que jamais regarder son marché,
voir comment il évolue et faire attention à
la clientèle”.
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| Fleur O Naturel, un nouveau concept de magasin. _ Photo : D.R. |
Gestionnaires. La fleur est un
produit vivant et périssable qui exige
d’être géré au plus juste. Il y a quatre ans,
se souvient Jean-Louis Anxoine, plusieurs
fleuristes se sont installés sur Tours et ont
fermé depuis. “C’étaient des créateurs ;
le marché attend aussi des gestionnaires.
Il est aujourd’hui impératif de savoir
acheter au meilleur prix des produits de
qualité”. 80 % des fleurs vendues en
France proviennent aujourd’hui des Pays-
Bas. Les fleuristes qui travaillent sur de
gros volumes commandent en direct ou
passent – comme Arie Van Delft – par un
intermédiaire qui est, en quelque sorte,
leur “oeil” sur place. Ce qui n’empêche
pas de compléter avec des achats sur le
Marché de gros ou auprès des producteurs
d’Anjou et de Côte d’Azur. Parce qu’il est
convaincu que la profession doit se structurer,
Jean-Louis Anxoine propose désormais
aux indépendants une solution pour
se regrouper et réaliser ainsi des économies
sur le prix d’achat de la matière
première. Le tout en assurant des délais
très courts entre l’achat et la livraison. Car
“la tendance, explique-t-il, est au stock
minimal et à l’exposition maximale en
magasin, quitte à opter pour la climatisation”.
Tout mettre en oeuvre pour offrir un
produit de qualité, Arie Van Delft martèle
le message : “Une entreprise qui ferait le
pari du prix plutôt que de la qualité irait
à sa perte et à celle de la profession. Il
faut se garder de tirer le produit vers le
bas, sinon on va décevoir et faire fuir le
consommateur.” Et le marché de plein air
est l’endroit rêvé pour offrir de la qualité :
“Un contexte très concurrentiel, la
commercialisation de gros volumes, une
forte rotation assurant des produits frais et
renouvelés”. Dans les trois magasins de
Tours et Joué-lès-Tours qu’il a créés à
l’enseigne “Fleurs O Naturel”, David
Mafille a choisi de n’employer que des
véritables fleuristes et n’a pas peur de
garantir la qualité de ses fleurs : “Si la
personne estime que le produit n’a pas
suffisamment bien tenu, nous le lui
remplaçons. Nous avons avant tout la
culture de la satisfaction du client et
cela se passe bien.”
Créativité. Formateur, Jean-Louis
Anxoine est aussi à l’origine d’un réseau
national de 27 magasins de fleurs à l’enseigne
“Un dimanche à la campagne”. Il y
constate que la vente passe beaucoup par
le bouquet pré-façonné, même en semaine.
Le bouquet “tout fait”, qui constitue 50%
du chiffre d’affaires en temps ordinaire,
voire 80 % pendant les fêtes, répond à la
demande de rapidité du client. Il contribue
aussi à structurer l’offre du point de vente.
Sur les marchés, Arie Van Delft prévoit
toujours cinq gammes de prix pour donner
des repères aux clients. Dans chacune de
ses boutiques, David Mafille propose de
façon permanente trente bouquets différents
préparés par ses fleuristes selon leur
inspiration et les matériaux du jour. Ce
sont les compositions les plus originales
qui se vendent le mieux. Celles qui répondent
aux attentes d’innovation et de créativité
du consommateur. Certains fleuristes
indépendants poussent le genre très loin.
Tel Salvatore Rapisarda qui ne peut se
résoudre à vendre des bouquets tout prêts
et qui se refuse, depuis vingt ans, à faire
deux bouquets semblables. “Si le client
n’a pas d’idée précise, je saisis ce qu’il
souhaite et improvise devant lui en fonction
du destinataire”. Et d’ajouter, sans
forfanterie : “Ce qui est intéressant, c’est
la liberté qu’on me permet. Beaucoup de
mes clients sont des habitués. Ceux qui ne
me connaissent pas viennent parce qu’on
leur a dit : vas-y, il fait des choses qui
sortent de l’ordinaire.” Quand il s’est
installé, Salvatore a choisi d’emblée de
faire un magasin différent de ceux de ses
concurrents : murs de pierres et de briques,
poutres apparentes, atelier dans la
boutique, quelques objets de décoration et
des airs d’opéra pour ponctuer le tout, et
des fleurs de toutes les couleurs dans tous
les coins. Au final, un espace poétique et
naturel “griffé” Rapisarda. A chaque
magasin son style, pourvu qu’il reflète une
identité claire. En 2005, David Mafille a
refait son magasin de l’avenue de
Grammont en définissant le concept
Fleurs O Naturel : “Un magasin orienté
vers la nature, ciel bleu, murs en pierre, sol
en carrelage noir-terre. Une atmosphère
“éco-zen” en accord avec notre métier de
fleuriste. Un point de vente qui concilie le
plaisir du métier et les nécessités de la
distribution moderne. Le début d’une
enseigne qui sera exploitée en concession
dès 2006.”
“Avec la fleur, on ne sombre jamais dans
la routine, vous dira Arie Van Delft. C’est
un produit vivant qui incite à la créativité”.
Chaque professionnel a sa place sur
un marché en pleine restructuration.
Pourvu qu’il corresponde à son environnement
et qu’il imprime son style personnel
à sa boutique et à ses produits.
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