Métier. En 1981, la loi Lang sur le prix unique du livre
permet aux libraires indépendants de perdurer face à la montée en puissance
des grandes et moyennes surfaces de vente du livre. A Tours, tous mettent
en avant leur compétence et leur exigence de qualité pour s’en démarquer.
Avec un point commun : la passion du métier, comme plus sûr bouclier
pour résister
Maï-Anne Tran
Au lendemain de la guerre, en 1946, des baraquements
sont mis à la disposition des commerçants de Tours, boulevard Heurteloup,
pour leur permettre de redémarrer leur activité. L’un d’eux vend des
livres... Cette “boîte à livres” se déplace huit ans plus tard rue
des Halles, avant de s’installer en 1998 rue Nationale, où elle côtoie
aujourd’hui la Fnac, sans état d’âme. “J’ai racheté La boîte à livres
il y a dix-huit ans, raconte Marcelline Langlois-Berthelot. D’aussi
loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu avoir ma propre librairie,
que j’imaginais petite, avec salon de thé... Et me voici à la tête
de la plus grande librairie de la ville ! Mais en doublant la superficie
de La boîte à livres, en 2002, j’ai aussi eu la possibilité d’ouvrir
« l’Escale », ce salon de thé blotti au premier étage de la librairie,
qui va d’ailleurs bientôt changer d’aspect pour devenir plus chaleureux,
et ressembler davantage à mon rêve d’enfant...” La boîte à livres
se déploie désormais sur une superficie de 1 000 m2. Cet agrandissement
a permis d’augmenter le chiffre d’affaires de 30% et d’envisager l’avenir
avec optimisme. Cependant, le mouvement de concentration que connaît
actuellement l’édition est source de préoccupation pour les indépendants
: “On n’a plus affaire à des gens qui parlent bouquins mais uniquement
bénéfices et la marge de négociation est de plus en plus ténue...”
Pour Marcelline Langlois-Berthelot, le métier de libraire ne saurait
pourtant se concevoir sans l’amour des mots. “On fait des découvertes
tous les jours ! Se tenir à l’affût de ce qui s’écrit est d’une richesse
infinie... ”Cette disponibilité intellectuelle est-elle compatible
avec la gestion d’une entreprise employant vingt-neuf salariés ? “Je
tiens beaucoup à continuer d’exercer mon métier de libraire, qui consiste
à lire et être présente dans le magasin et auprès de mes clients.
C’est pourquoi les différents rayons de La boîte à livres sont gérés
de manière autonome par les libraires qui en ont la responsabilité.
En même temps, il faut rester très vigilant pour garder la librairie
telle qu’on la veut... La réussite d’une entreprise tient aussi à
une foule de détails qui chacun a son importance. J’ai un œil sur
tout !” Quant à la proximité de la Fnac, “elle n’est que positive
car elle draine une clientèle nombreuse, ce dont bénéficie aujourd’hui
La boîte à livres .” La cohabitation a cependant été difficile dans
les premiers temps. Pas moins de cinq librairies ont dû fermer quand
la Fnac s’est installée à Tours, en 1990. Pour faire face, La boîte
à livres s’est tournée vers l’ADELC (Association pour le développement
de la librairie de création) et le CNL (Centre national du livre).
L’ADELC recueille des bénéfices de grandes maisons d’édition pour
aider les librairies indépendantes en difficulté. “Cette association
a été créée par le d i recteur des éditions de Minuit, Jérôme Lindon,
qui a aussi inspiré la fameuse loi Lang sur le prix unique, sans laquelle
la profession serait aujourd’hui en voie de disparition.”
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La Boîte à Livres
Photo MAT |
Prix unique. La loi du 10 août 1981 (loi
Lang) met fin à la liberté des prix dans le secteur du livre : tous
les ouvrages sont commercialisés au prix fixé par l’éditeur. A partir
de ce “prix éditeur”, les libraires ont la possibilité de proposer
une remise maximale de 5% pour les achats individuels, mais n’ont
pas le droit d’en faire la publicité. Pour les ventes aux collectivités,
la limite des remises possibles est fixée à 9 % (loi de 2003). De
l’avis général, la loi Lang a sauvé les librairies indépendantes.
Mais pour combien de temps ? Leur part dans les ventes de livres est
tombée de 22 à 18 % entre 1997 et 2001, tandis que celle des grandes
chaînes spécialisées passait de 15 à 20% (étude TN-Sofres-CNL). Comme
la plupart de ses confrères, Grégoire Seguin, gérant de Bédélire,
est libraire par passion. Avec les trois autres personnes travaillant
dans l’entreprise, il met un point d’honneur à lire toutes les BD
que recèle la librairie et tient à passer beaucoup de temps au contact
de ses clients. “Nous ne sommes pas prescripteurs : nos goûts n’ont
aucune importance ! Notre rôle consiste en revanche à mettre en relation
un lecteur et les livres qui correspondent à ses attentes, son univers
personnel. C’est aussi très gratifiant de savoir que des auteurs comptent
sur des libraires pour trouver leur public. Ce métier est très riche,
humainement, et c’est ce qui nous pousse à continuer de l’exercer,
mais nous sommes aujourd’hui confrontés à de réelles difficultés.
Les indépen - dants ont de plus en plus de mal à résister à la pression
des grandes et moyennes surfaces de vente du livre. Le taux de rentabilité
n’est pas s u ffisant pour nous agrandir, investir dans le stock...
Il y a vingt ans, il sortait environ 250 titres par an ; aujourd’hui,
on en est à 2000 ! Jusqu’à présent, Bédélire continue de recevoir
toutes les nouveautés en un exemplaire au moins, mais demain ?” Depuis
un an, Grégoire Seguin consacre les deux tiers de son temps à son
job de représentant pour Delsol sur seize départements, une manière
pour lui de rester à l’écoute du marché, de réfléchir à la meilleure
stratégie à adopter pour son entreprise. Verra-t-on dans quelques
années Bédélire migrer vers la périphérie, où se concentre désormais
80 % de la clientèle ? La petite librairie fera-t-elle le choix de
se regrouper avec des homologues ? Pour Christophe Ermisse, gérant
d’Unithèque (librairie technique), le développement passe par la vente
par internet. Depuis trois ans en e ffet, il commercialise par ce
biais des ouvrages de médecine et entend bien creuser ce sillon prometteur.
“La création du site nous a permis de nous extra i re de la concurrence
locale. Nous avons, certes, une clientèle fidèle : des étudiants,
des professionnels, et fournis - sons l’Université en droit, économie,
sciences et médecine. Mais les grandes surfaces aspi - rent la majorité
du public.”
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Alain Fievez, Libr'enfant
Photo MAT |
Lieux de vie. Créateur de Libr’enfant en
1980, Alain Fievez a rapidement rejoint l’Association des librairies
spécialisées pour la jeunesse (ALSJ), qu’il a présidée pendant plusieurs
années. “En nous regroupant au niveau national, nous avons pu réaliser
des économies d’échelle et éditer, notamment, une revue commune, Citrouille,
créer aussi un lieu d’échanges fructueux...” En effet, Alain Fievez
aime à se déplacer dans les écoles, les bibliothèques, pour débattre
ou conter, accueille volontiers dans son petit salon, au-dessus de
la librairie, d’autres professionnels passionnés, pour lire et relire,
défendre ou combattre un auteur, sélectionner un ouvrage pour la Quinzaine
du livre (deux mois d’expositions- ventes d’une sélection de livres,
à travers tout le département). “Ce qui compte dans ce métier, ce
sont les compétences des libraires et l’importance du choix offert,
tout au long de l’année. J’évite aussi de vendre des livres dont j’estime
qu’ils sont dénués de valeur créative et tiens à continuer à raconter
les histoires que je propose à l’achat...” Laurent Evrard et Martin
Arnold, créateurs en 1994 de la librairie tourangelle Le livre, partagent
cette exigence de qualité et revendiquent leur différence, dans un
contexte où la commercialisation du livre obéit de plus en plus à
des logiques purement marchandes. “Notre démarche consiste à rassembler
toute la production intellectuelle en poésie, littéra - ture, philosophie,
création artistique, théâtre... Or, ce qui relève véritablement de
la création coïncide rarement avec la poignée de titres hyper-médiatisés
qui se vendent ailleurs par milliers... Notre librairie lutte contre
une certaine domestication de la pensée.”