Entreprendre / Tendance

Libraires indépendants marchands d’âme

Métier. En 1981, la loi Lang sur le prix unique du livre permet aux libraires indépendants de perdurer face à la montée en puissance des grandes et moyennes surfaces de vente du livre. A Tours, tous mettent en avant leur compétence et leur exigence de qualité pour s’en démarquer. Avec un point commun : la passion du métier, comme plus sûr bouclier pour résister

Maï-Anne Tran

Christophe Ermisse, Unithèque - Photo MAT

Au lendemain de la guerre, en 1946, des baraquements sont mis à la disposition des commerçants de Tours, boulevard Heurteloup, pour leur permettre de redémarrer leur activité. L’un d’eux vend des livres... Cette “boîte à livres” se déplace huit ans plus tard rue des Halles, avant de s’installer en 1998 rue Nationale, où elle côtoie aujourd’hui la Fnac, sans état d’âme. “J’ai racheté La boîte à livres il y a dix-huit ans, raconte Marcelline Langlois-Berthelot. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu avoir ma propre librairie, que j’imaginais petite, avec salon de thé... Et me voici à la tête de la plus grande librairie de la ville ! Mais en doublant la superficie de La boîte à livres, en 2002, j’ai aussi eu la possibilité d’ouvrir « l’Escale », ce salon de thé blotti au premier étage de la librairie, qui va d’ailleurs bientôt changer d’aspect pour devenir plus chaleureux, et ressembler davantage à mon rêve d’enfant...” La boîte à livres se déploie désormais sur une superficie de 1 000 m2. Cet agrandissement a permis d’augmenter le chiffre d’affaires de 30% et d’envisager l’avenir avec optimisme. Cependant, le mouvement de concentration que connaît actuellement l’édition est source de préoccupation pour les indépendants : “On n’a plus affaire à des gens qui parlent bouquins mais uniquement bénéfices et la marge de négociation est de plus en plus ténue...”
Pour Marcelline Langlois-Berthelot, le métier de libraire ne saurait pourtant se concevoir sans l’amour des mots. “On fait des découvertes tous les jours ! Se tenir à l’affût de ce qui s’écrit est d’une richesse infinie... ”Cette disponibilité intellectuelle est-elle compatible avec la gestion d’une entreprise employant vingt-neuf salariés ? “Je tiens beaucoup à continuer d’exercer mon métier de libraire, qui consiste à lire et être présente dans le magasin et auprès de mes clients. C’est pourquoi les différents rayons de La boîte à livres sont gérés de manière autonome par les libraires qui en ont la responsabilité. En même temps, il faut rester très vigilant pour garder la librairie telle qu’on la veut... La réussite d’une entreprise tient aussi à une foule de détails qui chacun a son importance. J’ai un œil sur tout !” Quant à la proximité de la Fnac, “elle n’est que positive car elle draine une clientèle nombreuse, ce dont bénéficie aujourd’hui La boîte à livres .” La cohabitation a cependant été difficile dans les premiers temps. Pas moins de cinq librairies ont dû fermer quand la Fnac s’est installée à Tours, en 1990. Pour faire face, La boîte à livres s’est tournée vers l’ADELC (Association pour le développement de la librairie de création) et le CNL (Centre national du livre). L’ADELC recueille des bénéfices de grandes maisons d’édition pour aider les librairies indépendantes en difficulté. “Cette association a été créée par le d i recteur des éditions de Minuit, Jérôme Lindon, qui a aussi inspiré la fameuse loi Lang sur le prix unique, sans laquelle la profession serait aujourd’hui en voie de disparition.”

La Boîte à Livres
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Prix unique. La loi du 10 août 1981 (loi Lang) met fin à la liberté des prix dans le secteur du livre : tous les ouvrages sont commercialisés au prix fixé par l’éditeur. A partir de ce “prix éditeur”, les libraires ont la possibilité de proposer une remise maximale de 5% pour les achats individuels, mais n’ont pas le droit d’en faire la publicité. Pour les ventes aux collectivités, la limite des remises possibles est fixée à 9 % (loi de 2003). De l’avis général, la loi Lang a sauvé les librairies indépendantes. Mais pour combien de temps ? Leur part dans les ventes de livres est tombée de 22 à 18 % entre 1997 et 2001, tandis que celle des grandes chaînes spécialisées passait de 15 à 20% (étude TN-Sofres-CNL). Comme la plupart de ses confrères, Grégoire Seguin, gérant de Bédélire, est libraire par passion. Avec les trois autres personnes travaillant dans l’entreprise, il met un point d’honneur à lire toutes les BD que recèle la librairie et tient à passer beaucoup de temps au contact de ses clients. “Nous ne sommes pas prescripteurs : nos goûts n’ont aucune importance ! Notre rôle consiste en revanche à mettre en relation un lecteur et les livres qui correspondent à ses attentes, son univers personnel. C’est aussi très gratifiant de savoir que des auteurs comptent sur des libraires pour trouver leur public. Ce métier est très riche, humainement, et c’est ce qui nous pousse à continuer de l’exercer, mais nous sommes aujourd’hui confrontés à de réelles difficultés. Les indépen - dants ont de plus en plus de mal à résister à la pression des grandes et moyennes surfaces de vente du livre. Le taux de rentabilité n’est pas s u ffisant pour nous agrandir, investir dans le stock... Il y a vingt ans, il sortait environ 250 titres par an ; aujourd’hui, on en est à 2000 ! Jusqu’à présent, Bédélire continue de recevoir toutes les nouveautés en un exemplaire au moins, mais demain ?” Depuis un an, Grégoire Seguin consacre les deux tiers de son temps à son job de représentant pour Delsol sur seize départements, une manière pour lui de rester à l’écoute du marché, de réfléchir à la meilleure stratégie à adopter pour son entreprise. Verra-t-on dans quelques années Bédélire migrer vers la périphérie, où se concentre désormais 80 % de la clientèle ? La petite librairie fera-t-elle le choix de se regrouper avec des homologues ? Pour Christophe Ermisse, gérant d’Unithèque (librairie technique), le développement passe par la vente par internet. Depuis trois ans en e ffet, il commercialise par ce biais des ouvrages de médecine et entend bien creuser ce sillon prometteur. “La création du site nous a permis de nous extra i re de la concurrence locale. Nous avons, certes, une clientèle fidèle : des étudiants, des professionnels, et fournis - sons l’Université en droit, économie, sciences et médecine. Mais les grandes surfaces aspi - rent la majorité du public.”

Alain Fievez, Libr'enfant
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Lieux de vie. Créateur de Libr’enfant en 1980, Alain Fievez a rapidement rejoint l’Association des librairies spécialisées pour la jeunesse (ALSJ), qu’il a présidée pendant plusieurs années. “En nous regroupant au niveau national, nous avons pu réaliser des économies d’échelle et éditer, notamment, une revue commune, Citrouille, créer aussi un lieu d’échanges fructueux...” En effet, Alain Fievez aime à se déplacer dans les écoles, les bibliothèques, pour débattre ou conter, accueille volontiers dans son petit salon, au-dessus de la librairie, d’autres professionnels passionnés, pour lire et relire, défendre ou combattre un auteur, sélectionner un ouvrage pour la Quinzaine du livre (deux mois d’expositions- ventes d’une sélection de livres, à travers tout le département). “Ce qui compte dans ce métier, ce sont les compétences des libraires et l’importance du choix offert, tout au long de l’année. J’évite aussi de vendre des livres dont j’estime qu’ils sont dénués de valeur créative et tiens à continuer à raconter les histoires que je propose à l’achat...” Laurent Evrard et Martin Arnold, créateurs en 1994 de la librairie tourangelle Le livre, partagent cette exigence de qualité et revendiquent leur différence, dans un contexte où la commercialisation du livre obéit de plus en plus à des logiques purement marchandes. “Notre démarche consiste à rassembler toute la production intellectuelle en poésie, littéra - ture, philosophie, création artistique, théâtre... Or, ce qui relève véritablement de la création coïncide rarement avec la poignée de titres hyper-médiatisés qui se vendent ailleurs par milliers... Notre librairie lutte contre une certaine domestication de la pensée.”