Stratégie / Solutions


Commerce rural : indispensables tournées

La désertification des campagnes et les nouvelles habitudes de consommation auront-elles raison des commerces implantés en milieu rural ? Boulangers ou épiciers montrent majoritairement que l’existence de leur affaire est liée à l’organisation de tournées. Un apport essentiel dont aucun ne saurait se passer Incertitude.

Patrick Chateau

Bruno Lemaire
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Pâtissier-chocolatier de métier installé à Noyers-sur-Cher, Bruno Lemaire a eu à choisir entre changer de métier ou se mettre à son compte après quelques soucis de santé. En 2000, le hasard l’a conduit à reprendre la boulangerie-pâtisserie-multiservices du Liège, commune de 250 habitants ; à lui la boulangerie, Patricia, son épouse, se chargeant de tenir la boutique. “L’affaire nous convenait car le matériel de boulangerie me permettait de fabriquer le pain immédiatement, explique-t-il. En revanche, il a fallu investir pour mettre toutes les vitrines réfrigérées aux normes, et surtout donner un gros coup de nettoyage à l’ensemble de l’outil de travail.” Leur seul regret à ce jour : avoir accepté une subvention de 70 000 F des COTOREP (Commissions techniques d’orientation et de reclassement professionnel) immédiatement imposable alors que les bénéfices n’étaient pas encore au rendez-vous... Avec la boutique, les Lemaire ont également repris les tournées de leur prédécesseur. Soit 130 pains et 100 baguettes vendues le mardi, jeudi et samedi pour 50 km parcourus et 70 pains et 60 baguettes pour 25 km le mercredi, vendredi et dimanche. Une trentaine de clients est livrée entre 7h10 et 10h selon le circuit emprunté pendant que Patricia tient le multiservices de 7h30 à 13h et de 15h à 19h30. Le prix du pain est majoré de 1 centime d’euro par unité. “Il nous a fallu trois ans pour créer notre clientèle et beaucoup de difficultés pour se faire accepter sur les tournées, avouent-ils aujourd’hui. Avec 60 % de l’affaire tirés de la boulangerie, nous aurions du mal à vivre sans les tournées.”

Roseline et Pierre Gaubert
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Les tournées en tête.
Le constat est identique pour Roseline et Pierre Gaubert qui annoncent un chiffre d’affaire équivalent, soit 40 % tiré de la vente en boutique et 60% des tournées. C’est en 1992 que ce boulangerpâtissier et son épouse ont ajouté l’épicerie à leur activité suite à la fermeture de l’ancienne dans le centre de Saint-Hippolyte (567 habitants) ; la seule sur la commune. Du mardi au samedi, Roseline est sur la route de 13h30 à 15h30, et 17h le samedi. Elle rayonne sur Saint-Hippolyte, Saint-Germain, Bridoré, ainsi que sur un lieu-dit jouxtant Sennevières. “Il était essentiel pour notre affaire que nous reprenions la tournée, soulignent-ils. Nous y écoulons 200 pains et autant de baguettes avec une majoration de cinq centimes par unité.” Il leur a également fallu environ trois années pour fidéliser leur clientèle. Elle est surtout constituée de personnes âgées dont la fidélité compense difficilement l’absence des plus jeunes qui ont pris l’habitude d’acheter leur pain sur leur lieu de travail, notamment à Loches.

Jean-Pierre Brossard
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Un service essentiel.
Eddie Bascoulard est l’un des trois commerçants – avec le boucher et le boulanger – à livrer sur les environs de Charnizay. Sur la route chaque mercredi entre 9h30 et 16h en continu, il sert une clientèle majoritairement composée de personnes âgées dans son J7 rallongé, annonçant 32 ans de bons et loyaux services. Originaire de l’Indre, il a repris le multiservices de Charnizay avec Françoise, son épouse, en 1995. “La commune a joué le jeu en versant 10 % du montant du prêt à taux zéro obtenu à cette occasion, expliquent-ils. Trois ans plus tard, nous sommes devenus Relais des Mousquetaires, bénéficiant ainsi de prix plus concurrentiels. Nous en avons profité pour ajouter 20 m2 à notre surface de vente.” Dès le départ, le couple a pu compter sur une clientèle fidèle en apportant “un maximum de services au prix d’une très large amplitude horaire” : de 6h à 22h les premières années (7h à 20h30 aujourd’hui). Chargé de la tournée, Eddie Bascoulard avoue avoir été agréablement surpris par l’accueil qui lui a été réservé. “Les clients nous attendent et sont habitués à leurs produits, majoritairement l’huile, le sucre et le café”, précise-t-il. Actuellement, sa tournée compte pour un quart du bilan du multiservices. “On ne pourrait sans doute pas continuer sans elle, ajoutent les époux Bascoulard. Notre chiffre d’affaires va aller en diminuant du fait du vieillissement de la population. Par exemple, sur le Petit-Pressigny, je n’ai plus que six clients contre dix-sept il y a huit ans.” Aujourd’hui, leur présence à tous les deux est nécessaire, mais seule Françoise touche un salaire...

Eddie et Françoise Bascoulard
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Œufs frais à domicile : à l’inverse, Jean-Pierre Brossard a vu son activité croître régulièrement depuis son installation à Tauxigny en 1987, date du rachat d’un élevage de poules pondeuses au lieu-dit Le Colombier. “J’ai repris la tournée de ventes d’œufs à domicile instaurée par mon prédécesseur sur Joué-lès-Tours et Chambray”, se souvient-il. Le secret de son évolution constante : apporter une nouveauté tous les deux ans à sa clientèle – qu’il tient d’ailleurs à remercier pour sa fidélité. Des œufs, il est passé à la vente de fromages de chèvres, de miel (avant de vendre son rucher par manque de temps). Puis, après s’être équipé d’un laboratoire aux normes CE, il a pu développer la charcuterie de volaille, dont les rillettes de poule, de canard, les terrines, y compris saucisses, boudins et autres rôtis ; sans oublier les foies gras qui ont permis un plus large développement depuis quatre ans. Les affaires de ce fils d’agriculteur se sont ce fils d’agriculteur se sont développées à tel point qu’il a demandé à son frère Michel, cuisinier de métier, de le rejoindre en 2000. C’est l’occasion de monter une SARL et d’adjoindre un service de traiteur à cette déjà large palette d’activités. Par la suite, leurs épouses respectives, Nadine et Diana deviendront salariées de la sarl Brossard. Aux tournées d’origine se sont ajoutés les marchés de Tours (Blanqui, Les Fontaines et Le Maine), de Monts, de Saint-Avertin et d’Amboise, entre le vendredi et le dimanche. Les tournées ont lieu les jeudis et vendredis entre 8h et 21h. Le reste du temps (du mardi au dimanche soir) est consacré à la préparation des produits, “sans conservateurs”, précise Jean-Pierre Brossard. “Le tandem tournées-marchés compte pour 80 % dans notre chiffre d’affaires et à part égale. Les 20 % restants viennent de notre activité traiteur.” Leurs projets pour 2004 : l’ouverture d’une salle de réception de 140 places.


REFLEXIONS

Un choix de vie

Bruno et Patricia Lemaire, boulangerie-multiservices, le Liège : “La tournée est un service que nous rendons à la clientèle. Je pense d’ailleurs abandonner la plus courte qui n’est plus assez rentable. Aujourd’hui cela représente un énorme surcroît de travail, par tous les temps, pour un rapport temps/prix qui m’est défavorable. Même en augmentant le prix de mon pain en tournée, le client sera encore gagnant.”
Roseline et Pierre Gaubert, boulangerie-épicerie, Saint-Hippolyte : “Nous vivons de notre activité, pour une bonne partie grâce à la tournée, mais sans rouler sur l’or. Nous devrons encore attendre pour penser à refaire la devanture et à renouveler notre matériel. Les personnes âgées sont meilleures clientes que les plus jeunes qui se déplacent facilement au supermarché voisin. Mais, lorsque l’une d’elles décède, c’est une source de revenu qui est définitivement perdue.”
Eddie et Françoise Bascoulard, multiservices Relais des Mousquetaires, Charnizay : “Nous sommes les seuls épiciers à tourner à vingt kilomètres à la ronde. Nous sommes attendus par une trentaine de clients auprès desquels nous passerons au minimum un quart d’heure. Nous amenons un peu de vie dans leur vie. Nous aimons notre métier, mais il demande une présence horaire énorme.”
Jean-Pierre Brossard, sarl Brossard Réception, Tauxigny : “J’ai adapté mes tournées à la demande de la clientèle qui est venue peu à peu grâce à ma régularité et par le bouche à oreille ; sans doute aussi parce que j’ai su évoluer en proposant régulièrement de nouveaux produits. En journée, il s’agit des retraités, suivis par les actifs à partir de 16h. Autre point essentiel : le respect scrupuleux des horaires de passage.”