Solutions - Stratégie

La qualité est d’abord un état d’esprit

Méthode. La norme qualité ISO est parfois ressentie comme une contrainte. Elle a pourtant le mérite d’avoir introduit le processus d’amélioration continue au coeur des entreprises. Un “état d’esprit qualité” qu’elles sont aujourd’hui nombreuses à partager et à faire vivre. AstraZeneca, AFT, Corona Medical déclinent leur méthode

Patrick Chateau

Michel Saudemon,
directeur général d’AstraZeneca
Le site de production et de conditionnement de Monts a la volonté de jouer un rôle important dans la stratégie industrielle d’AstraZeneca, 5e groupe pharmaceutique français, 2e en Europe et 4e dans le monde. “Nous souhaitons donner une envergure internationale à la ligne de production d’anesthésiques locaux injectables en flacons de verre”, assure Michel Saudemon, directeur général du site. Entre autres activités, les 250 salariés tourangeaux y rempliront prochainement 15 millions de flacons par an. Chacun doit satisfaire aux exigences et standards du groupe en matière de qualité, de production, de formation du personnel, de sécurité et de respect de l’environnement. “La certification qualité n’ajouterait rien à ce que nous avons mis en place pour garantir que tous nos processus de fonctionnement tiennent la route. Dans le monde de la pharmacie, nous suivons déjà des référentiels qualité qui se nomment Bonnes Pratiques, spécialisés dans les domaines de la fabrication, du laboratoire et de la distribution”, précise-t-il.

Andreas Andersson,
responsable qualité d’AFT,
une société spécialisée en broyage-micronisation










Le responsable qualité veille justement au respect des différentes procédures de vérification qui incombent à son organisation. À un bout de la chaîne, se situent les fournisseurs de matières premières et articles de conditionnement qui sont audités puis certifiés. À l’autre, il y a la libération des lots consistant à autoriser la distribution du produit. Celle-ci s’appuie sur l’ensemble des résultats physico-chimiques et bactériologiques. Elle porte aussi sur tous les documents complétés au fil des différentes opérations et contrôles en cours, opérés tant par la production que par l’équipe d’assurance de la qualité. Toute une série d’interventions viennent s’intercaler entre ces deux phases-clé.

Un audit interne, tous les deux ans, est mené dans chaque service. Son responsable s’occupe aussi des réclamations et des revues annuelles de produits. Un autre se charge de la formation. “Nous devons à tout moment démontrer l’évolution des compétences techniques et professionnelles de nos salariés”, explique Michel Saudemon. Cette personne est également chargée de la documentation, car tout doit être écrit et vérifiable, à l’amont comme à l’aval ; une somme d’informations extraordinairement complète et lourde qui assure la traçabilité. C’est ce responsable qui suit les plans d’actions déclenchés à partir des “fiches anomalies” rédigées en cas de problème de production. Il garantit l’application du manuel qualité accessible sur intranet. Toutes les exigences qualité du groupe y sont périodiquement mises à jour. La base de données du système informatique remplit aussi une fonction essentielle. Elle garantit des nomenclatures définissant les bases de chacun des produits (dosage, code...). Autre poste sensible : les affaires réglementaires. On s’y assure que chacun des produits est en conformité avec le dossier d’autorisation de mise sur le marché (AMM). Cette nouvelle organisation est pleinement opérationnelle depuis le mois dernier. “Ajoutons deux autres projets : nous réorganisons notre flux informatique sous SAP pour le rendre plus efficace et construisons un bâtiment de stockage informatisé d’une capacité de 5 000 palettes améliorant nos flux produits amont et aval”, conclut-il. Quant à elle, la société AFT vise l’obtention du label ISO 9001 version 2000 l’année prochaine. Façonnier spécialiste du broyage et du tamisage de matières premières et du mélange de poudre sèche, Auxiliaire de Fabrication et Transformation n’a pourtant pas attendu la norme qualité pour satisfaire sa clientèle.

Le “plus” ISO. Depuis sa création en 1978, l’entreprise de Château-Renault est passée du XIXe siècle à un univers de haute technologie, faisant passer ses effectifs de deux à vingt-quatre salariés. “Il faut forcément une organisation pour travailler, explique laconiquement Andreas Andersson, le responsable qualité. Chez nous, la qualité remplit cette fonction.”

La force d’AFT : se mettre au service de centres de recherche qui ne disposent pas d’un équipement aussi performant, leur épargnant ainsi des investissements trop lourds. Les industries pharmaceutique, cosmétique, agroalimentaire font appel à son savoir-faire, notamment dans le domaine du cryobroyage. Par exemple, une cire trop molle pour être broyée sera réduite en poudre extrêmement fine après congélation à moins cent degrés. La micronisation par jet d’air est une autre des spécialités d’AFT qui s’est alliée avec la suissesse Micro-Maccinazione SA pour proposer cette technologie. Un tourbillon d’air surpuissant amène la poudre à se broyer elle-même sans contamination, altération, ni risque de réchauffement.

Avantage formation. Depuis la reprise de l’entreprise par Claude Garrido en 1991, AFT a mis en place une organisation reposant sur la formation de ses personnels. “On dort mieux si les gens sont bien formés, ajoute Andreas Anderson, s’ils ont reçu tous les outils d’autocontrôle, s’ils disposent de fiches d’enregistrement précisant, par exemple, que leur machine a été correctement nettoyée pour éviter à un produit d’être contaminé par le précédent.” Du contrôle effectué lors de l’arrivée d’un nouveau produit à la vérification finale de la matière transformée, toutes les étapes font l’objet d’une documentation détaillée. En cas de réclamation, le dossier du lot est immédiatement consultable. Le problème s’est posé, il y a un an et demi. L’équipe a pu l’identifier et entamer une action corrective qui a finalement amené le client à émettre un avis favorable. “Dans le domaine de la qualité, on n’invente rien, on adapte seulement, explique-t-il. Nous essayons de développer une assurance qualité de bon sens qui nous met à l’abri des procédures inutiles et des montagnes de papier qui les accompagnent...”

Une valeur ajoutée. C’est justement un avis partagé par Jean-Michel Le Bolloch, président du directoire de Corona Medical. “La certification n’est pas obligatoire, mais elle le devient dans l’univers médical soumis à la norme, dans lequel nous évoluons, commente-t-il. Pourtant nous nous efforçons de ne garder en interne que ce qui apporte une valeur ajoutée pour le client. La qualité n’est que le reflet de son désir.” Forte d’une production entièrement intégrée de lits médicaux et mobiliers pour chambres de patients, cette société est l’un des principaux acteurs présents sur les segments de marché français du maintien à domicile (n°1 sous la marque Tecktona), des hôpitaux et cliniques (n°3) et des maisons de retraites (n°3). Corona Medical développe aussi fortement ses exportations.

L’entreprise prépare activement l’avenir en allouant des moyens conséquents à la recherche et au développement, en se rapprochant de réseaux d’aide à l’innovation (ANVAR, DRIRE...). Elle le fait également en s’efforçant de conserver son bon sens. “En nous enfermant dans un processus de contrôle permanent qui devient lui-même le travail, la recherche de la qualité dérive et finit par nuire à l’esprit d’initiative, s’exclame-t-il. Je suis un fervent partisan de l’assurance qualité. Cela sécurise, mais moins que la motivation des personnels.”

5 - Jean-Michel Le Bolloch,
président du directoire de Corona Medical
Photo : PC
Valoriser le savoir-faire. Partant du principe que le produit le plus pérenne est celui qui est le plus vendu, Corona Medical a pris le risque de proposer un nouveau modèle tous les ans en s’appuyant sur “l’esprit de qualité”. Aux yeux de Jean-Michel Le Bol-loch, la qualité s’est trop longtemps positionnée comme une critique. Il s’est donc employé à motiver les 150 salariés de l’entreprise : par la mise en place de formations et la reconnaissance de leur savoir-faire, en communiquant sur la qualité au cours de chaque réunion, par l’affichage de tableaux de bord ; mais en prenant bien soin de toujours garder la demande du client comme point de référence. L’an prochain, tous seront réunis sur le seul site de Rochecorbon. La sensibilisation à l’amélioration continue se poursuivra sous plusieurs formes : par l’affichage de ce qui fonctionne correctement ou moins bien, par le déplacement de salariés sur des salons, chez des clients. L’objectif : être fier de son savoir-faire.

Conseil
Qualité = évaluation des risques

Responsable de l’activité consulting pour le groupe Socotec en région Centre, Michel Degroote intervient sur les secteurs de la construction, des établissements industriels et des services. Ses compétences portent sur les domaines de la sécurité, de l’environnement, et de la qualité.

Quelle est votre définition de la démarche qualité ?
Michel Degroote : dans les années quatre-vingt, la qualité passait par la réduction des coûts. Puis on a connu la période de la certification ISO. Aujourd’hui, nous l’abordons sous l’angle du management des risques. Ceux-ci peuvent être liés aux produits, aux clients, aux matériels, aux personnels, à l’environnement, aux problèmes juridiques, financiers... La qualité est une donnée envisagée en fonction de ces différents paramètres. Elle n’est plus le “chapeau” du système.

De nombreuses entreprises voient la certification comme une contrainte. Pourquoi ?
M.D. : la qualité est toujours un thème porteur, mais nous devons lutter contre l’effet néfaste d’une démarche de certification par trop procédurière. Celle-ci peut avoir du bon pour les structures de grande taille. Plus généralement, les entreprises doivent se poser des questions de bon sens : quels sont leurs problèmes liés à la qualité ? Leurs produits sont-ils fiables ? Ont-elles des rebuts ? Leur personnel est-il qualifié ? Risquent-elles de perdre des clients ? Cette évaluation des risques doit être faite de façon préventive, quand tout va bien.