Evénement - Actualité


L’empreinte des siècles et des hommes

Bicentenaire
Bonaparte, Premier Consul, décide de créer à Tours, comme en vingt et une autres villes de France une Chambre de commerce. Le 28 février 1803, c’est chose faite. Genèse, balbutiements, développement : la Chambre de commerce et d’industrie de Touraine a deux cents ans.

Odile Ménard en collaboration avec Jean-François Barcat

Marseille, il y a quatre cent quatre ans, a lancé l’idée : en 1599, en effet, le Conseil municipal de la ville décide de créer “une commission Commerce afin de remettre en état le commerce portuaire, ruiné par trente années de guerres civiles et religieuses”. Le roi Henri IV approuve cette initiative. Un demi-siècle plus tard, de quatre membres “dignes, apparents, suffisants et solvables”, cette commission passe à douze et devient autonome. La première chambre de commerce de France est née. Elles seront onze en 1761. Auparavant s’était déjà constitué en Touraine un Corps des Marchands, installé avec les juges-consuls dans trois corps de logis, rue Neuve (aujourd’hui rue Jules-Favre). Ils y étaient locataires des Jésuites. La Halle aux Draps (actuelle salle des délibérations) était attenante à ces bâtiments. En 1665, les marchands, banquiers et négociants obtiennent le droit de “s’imposer sur eux-mêmes” pour acheter les locaux. Il faut attendre le mois de juillet 1757 pour que leurs successeurs posent la première pierre du Palais du Commerce, siège actuel de la CCI de Touraine. Ce bâtiment est affecté - fait rare en France, il le demeurera - aux besoins du commerce tourangeau.

La Révolution de 1789 vient bouleverser l’ordre établi. En 1791, les Chambres sont supprimées, les corporations également (elles l’avaient déjà été par Turgot en 1776-1777) et leurs biens confisqués. A Tours, les marchands, seuls financeurs du Palais du Commerce, dit “Bureau des Marchands” jusqu’en 1822, n’apprécient pas du tout d’être dépossédés de leur bien. Il faut attendre le 3 nivose de l’an XI (24 décembre 1802) pour que Chaptal, ministre de l’Intérieur de la République, propose aux trois consuls de rétablir les compagnies consulaires et d’en créer de nouvelles. Tours est du nombre. Bonaparte, alors Premier Consul, se rallie à l’opinion de son ministre. L’arrêté du 3 nivose de l’an XI, publié dans le Bulletin des Lois de floréal décrit les fonctions des chambres de commerce, présidées par les préfets : “Présenter des vues sur les moyens d’accroître la prospérité du commerce, faire connaître au gouvernement les causes qui en arrêtent les progrès, indiquer les ressources que l’on peut se procurer, surveiller l’exécution des travaux publics relatifs au commerce tels, par exemple, le curage des ports, la navigation des rivières et l’exécution des lois et arrêtés concernant la contrebande”. Le cadre est fixé.

Le 9 ventose de l’an XI (28 février 1803) à Tours, le Préfet Pommereul réunit au Palais de la Préfecture cinq notables de l’économie tourangelle (sur les neuf membres réglementaires élus par quarante négociants choisis par l’Administration). Ils élisent un vice-président, Jacques-Alexandre Roze-abraham (ce nom “abraham” débutant par une lettre minuscule est celui de son épouse), déjà président du tribunal, ancien soyeux reconverti dans le tissage de laine, et un secrétaire, Fulgence Vauquer-simon. Le préfet est alors président de droit de la chambre. Ce jour-là, “le Président (et Préfet) invite la Chambre de commerce à examiner et à rendre compte des motifs qui s’opposent à la prompte et entière exécution du système métrique”. La Chambre de commerce de Tours est née. Elle décide de siéger au Palais du Commerce où sont ses racines. Dans l’année de sa création, ses membres rappelleront vigoureusement au Préfet que l’entrepôt de la Halle aux Draps, même vide, ne peut être occupé par ses archives. En effet, ce local et l’ensemble du bâtiment, alors en triste état, ont été financés par “le Commerce” ! Un compromis sera trouvé. Ce n’est que dix-neuf ans plus tard, le 16 juin 1822, que Louis XVIII ordonne au Préfet d’Indre-et-Loire “d’autoriser, au nom du département, à faire l’abandon à la Chambre de commerce de Tours des bâtiments de l’ancien Palais de la Bourse”. La Chambre gagne son autonomie : les préfets deviennent présidents d’honneur des chambres. A Tours, le Préfet d’Entraigues demande à la Chambre de nommer un président : Henri Gouïn, banquier, est alors élu par ses pairs.

En 1848, on compte cinquante-trois Chambres de commerce en exercice, dont trois outre-mer, au moment de l’accession à la présidence de la République du Prince Louis Napoléon, futur Napoléon III. Depuis un an, tous les commerçants patentés sont invités à choisir leurs représentants, selon le mode du suffrage universel. Cependant, devant leur indifférence... on revient à l’élection des notables par les notables eux-mêmes. Cinquante ans plus tard, la loi du 9 avril 1898 donne aux Chambres de commerce le statut d’établissement public. Les chambres demeurent un organe de consultation obligatoire sur certains projets mais, grande nouveauté, elles sont habilitées à fonder des “établissements à l’usage du commerce”, à acquérir et construire des bâtiments pour leur propre installation ou celle de leurs établissements, à prendre en charge des “concessions d’outillage public” (ports, voies navigables...). Une ère nouvelle s’ouvre. En 1908, la loi rétablit le suffrage universel des patentés. En 1924, après de longues années de débats, les commerçantes ou anciennes commerçantes sont déclarées éligibles aux chambres de commerce. En 1961, on introduit des “délégués consulaires”, élus au suffrage universel. Ce n’est qu’en 1974 que, pour la première fois, la Chambre de commerce et d’industrie de Tours et d’Indre-et-Loire compte des femmes parmi ses membres titulaires et ses délégués consulaires.

L’institution a fait ses preuves : la Chambre de commerce (c’est en 1960 qu’un décret ajoute la mention “industrie”) existe depuis deux cents ans et fonctionne depuis cent quatre ans sous le même statut. Fidèle à la mission fixée par la loi de 1898, elle s’est impliquée dans le développement de l’aéroport de Tours, dans la création de zones industrielles, dans la construction de bâtiments d’accueil d’entreprises ou d’activité commerciale, dans la formation. Elle a accompagné les révolutions industrielle, informatique, technologique, monétaire et environnementale. Priorité est donnée aujourd’hui à l’action territoriale, une idée lancée bien avant que n’apparaissent les nouvelles structures que sont les communautés de communes, pays, communautés d’agglomération... C’est en effet en 1995 que la Chambre de commerce et d’industrie de Tours et d’Indre-et-Loire est devenue Chambre de commerce et d’industrie de Touraine.

1757-1803 :
Il s’en passait des choses !

Ce que voit l’Inspecteur des Manufactures en 1782 et 1783 au Palais du Commerce est à peine croyable : les gardes-jurés ne respectent rien. Quant à l’auneur de service, qui fait office de concierge, livré à lui-même il fait comme il veut. Il a déjà investi la plus grande partie de la salle que n’occupent plus les marchands. Il organise autour de la halle et de l’aunage (dont il perçoit à son seul profit tous les droits) une vaste entreprise de logistique avec des employés et des sous-traitants transporteurs. Il achète, stocke, agence rayonnages et magasins, accueille et guide les marchands, exerce le contrôle qualité, organise les ventes. Les marchands n’en ont absolument pas à se plaindre... Dans l’Hôtel du Commerce, il ajoute à ces “fonctions” une activité industrielle : il installe des machines et une imprimerie, avec des ouvriers, pour la fabrication de jeux de cartes, très en vogue à l’époque !

Jean-François Barcat

1803 :
“Pas de quoi pavoiser !”

La situation économique du département est désastreuse : l’industrie de la soie est passée de 1700 métiers individuels en 1767 à 211 en 1804. Les mûriers ont été, pour la plupart, arrachés. La “marine de Loire” a souffert d’un ralentissement d’activité. Avec l’arrêt du commerce maritime du fait des guerres, d’importants débouchés ont disparu pour les vins, les légumes et les fruits secs de Touraine que la grande voie d’eau emportait vers Nantes à destination des “îles du vent d’Amérique” et des pays du Nord. A présent, c’est vers Paris et l’intérieur de la France que s’orientent les courants commerciaux, en un climat d’âpre concurrence interdépartementale. [...] Pas de quoi pavoiser dans l’ancienne cité résidentielle des rois !

Alfred de Giry, “Deux siècles d’économie tourangelle” - Ed. CLD.

1889 :
Retournement de situation

La situation commerciale et industrielle s’est modifiée de fond en comble du fait de l’établissement des communications rapides : le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone ont substitué le marché du monde aux marchés particuliers qui existaient il y a cinquante ans.

Discours d’Emmanuel Brault, président de la Chambre de Commerce, 1889

2003 :
des hauts et des bas

Avec 554 000 habitants au dernier recensement (1999), l’Indre-et-Loire a confirmé un dynamisme démographique supérieur à la moyenne nationale, ce qui lui a permis de mettre fin à l’hémorragie de population dans la plupart des zones rurales. La concentration urbaine de population dans l’agglomération de Tours (53,8% du total départemental) et d’activités (55% des entreprises non agricoles et 68 % de l’emploi) pose cependant un problème en terme d’aménagement du territoire. Les savoir-faire dominants de l’industrie tourangelle sont le travail des matériaux, la mécanique et l’électronique, la santé (pharmacie, matériel médical). L’industrie tourangelle a triplé ses exportations en 10 ans (2,2 milliards d’euros en 2001). Entre le début de 1999 et la fin de 2000, le commerce de détail a perdu 318 établissements. Cette baisse n’a pas épargné les zones urbaines. Quant aux services, en forte croissance, ils représentent 60 % des emplois salariés du département.

Claude Chéron, directrice de l’Observatoire économique de Touraine


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