Consommation


Le commerce de tournée, c’est avant tout un service au consommateur

Quand le commerce fait ses tournées

Le commerce de tournées a de réelles raisons de pérennité. Mais peut-être a-t-il besoin d’être connu et reconnu comme tel.


“Le chiffre d’affaires d’une
tournée, c’est imprévisible”,
assure Jean-Pierre Nourrisson,
un commerçant sans boutique fixe.

C’est l’une des formes les plus anciennes du commerce, mais c’est aussi l’une des moins connues et des plus discrètes. Le commerce alimentaire de tournées fonctionne pourtant selon des règles très précises que ses acteurs respectent scrupuleusement. Toujours sur les routes, il appartient à la famille des non sédentaires, mais ses itinéraires sont extrêmement balisés et ses horaires rigoureusement minutés : pas question de rater les rendez-vous, ni pour le commerçant, ni pour le consommateur !

Un client
imprévisible

Boucher-charcutier sans boutique, Jean-Pierre Nourrisson a créé ses propres tournées en 1981, sur une zone semi-urbaine comprise entre la-Ville-aux-Dames et Amboise. “A cette époque, c’était super. On partait le matin et on était sûr du chiffre d’affaires qu’on allait réaliser dans la journée. Aujourd’hui, c’est en dents de scie et c’est imprévisible”. Bien sûr, Jean-Pierre Nourrisson connaît les causes de cette évolution : trois ou quatre supermarchés de plus sur la zone, des femmes rarement au foyer, des personnes âgées qui ne font plus leur âge et qui ont la bougeotte, l’infidélité chronique du consommateur. Sans oublier la crise de la vache folle. Bref, le client a pris son indépendance et son samedi avec. Inutile désormais de klaxonner le samedi matin devant des maisons vides : le consommateur est parti faire ses courses “ailleurs”. Voilà pourquoi Jean-Pierre Nourrisson a regroupé ses tournées sur quatre jours et se transforme en traiteur le week-end.

Un complément
essentiel

La situation est différente en zone rurale, où les tournées viennent souvent compléter une boutique. James Doiseau, boucher à Nouzilly, fait ainsi cinq tournées différentes chaque semaine. Pour lui, pas de doute : “Un boucher en milieu rural doit impérativement avoir des tournées. Parce que c’est un moyen de se faire connaître ; ensuite, les gens viennent en magasin. A Nouzilly, nous avons un très bon retour.” Cette stratégie, Jean-Michel Benoît à la Chambre de Métiers l’approuve sans réserve : “Le secteur de la boucherie est en mutation. Pour vivre aujourd’hui, une boucherie a besoin d’un volume de clientèle plus important qu’hier. En zone rurale, les tournées ne marchent pas mal et elles viennent en complément d’une boutique.”

Les boulangers ont moins d’état d’âme : installés à la Ville-aux-Dames, les Robyn constatent que “les clients tiennent vraiment aux tournées. Si on cessait, on les vexerait et on ne les verrait plus au magasin. C’est comme ça qu’on est “leur” boulanger. C’est une véritable relation de proximité qui s’est créée. Juste retour des choses : c’est à nous qu’ils commanderont galettes et gâteaux s’ils ont des événements à fêter.” Jean-Michel Benoît estime d’ailleurs que les tournées de boulangers n’ont pas de problèmes d’avenir.

Un métier
exigeant

Tous les professionnels interrogés le disent : le commerce de tournées est un commerce de coeur. “Il faut être près des gens pour bien le faire” explique Jean-Pierre Nourrisson. Pour autant, chacun refuse de se laisser enfermer dans une image trop souvent véhiculée de “commerce de dépannage” ou “d’aide au maintien à domicile de personnes âgées”. Même s’ils sont conscients que cette dimension n’est pas absente de leur métier, notamment dans l’alimentation générale. Epicier multi-services, (fruits et légumes, épicerie, poissonnerie, crémerie), avec six tournées par semaine autour de la Ville-aux-Dames et de Fondettes, Alain Gautier accueille deux clientèles autour de son camion-épicerie : “Celle des personnes non autonomes qui prennent tout chez moi, c’est 80 % de ma clientèle, et celle des personnes qui, pour 7 ou 8 euros de produits qui leur manquent n’ont pas envie de retourner exprès à la grande surface.” Cependant, parmi ses 280 clients réguliers, Jean-Pierre Nourrisson n’en recense réellement qu’une dizaine qui soient vraiment âgés et dépendants : “La majorité de mes clients, tient-il à préciser, n’achètent pas chez moi par dépendance mais parce que c’est pratique et qu’ils recherchent des produits de qualité.” Une conviction que partage James Doiseau : “J’ai deux clientèles distinctes : les 55-80 ans en rural et les 25-50 ans en semi-urbain. Là, j’ai une clientèle jeune qui, tout en fréquentant régulièrement les grandes surfaces, me réserve pourtant ses achats de viande. Parce que je sais m‘adapter à eux. Je vais chez eux quand il faut, c’est-à-dire tard, après 17h30 et jusqu’à 20h30, lorsqu’ils sont rentrés du travail”.

Une rigueur
qui coûte cher

S’adapter au plus près des habitudes de vie de sa clientèle ne suffit pas pour exercer ce métier, il faut aussi en observer les règles. Alain Gautier les énumère : toujours respecter les mêmes dessertes, les mêmes horaires, ne jamais décevoir un client et se montrer intransigeant sur la qualité du produit. “S’il neige, ajoute James Doiseau, et qu’on ne peut pas sortir le camion le matin, alors je téléphone à mes clients, je prends leurs commandes et je les livre en voiture dans la journée”.

Le client est-il prêt à payer en retour ce service ? Si le boulanger peut arriver à facturer quelques centimes d’euros sa livraison de pain, tous les commerçants se heurtent à deux difficultés : faire comprendre que la desserte à domicile a un coût et l’intégrer dans ses prix. L’avenir de ce mode de distribution se joue sur ce point comme sur sa capacité à se faire connaître.

Catherine GEFFROY