Consommation
La livraison à domicile fait gagner des clients, mais pas des bénéfices immédiats.
Devine qui vient livrer ce soir ?
Les commerçants de proximité le savent : la livraison à domicile des courses alimentaires fait partie des services aujourdhui attendus par le consommateur. Le phénomène est encore mineur. Mais demain ?
A Paris, la quasi-totalité des super, hyper et magasins populaires proposent un service de livraison à domicile. Le phénomène date du milieu des années 90. Impulsé par certains distributeurs, dont Monoprix, il répond à une demande certaine des ménages, toujours en attente de services leur facilitant la vie. Il correspond également à une réduction globale du temps consacré aux courses alimentaires. En province, de nombreux responsables de grandes surfaces alimentaires sinterrogent sur lopportunité de créer ce service, hésitent à faire le pas et, sils se décident, en font une pro-motion mesurée. Cest que, comme lexplique ce directeur de supermarché de la périphérie tourangelle, il y a bien une certaine demande de la clientèle. Mais si lon connaît les avantages pour le client, nous, professionnels, sommes bien conscients des contraintes du système pour le commerçant. Le sujet nécessite une étude approfondie. Dautant que le commerçant sait quil ne pourra guère faire marche arrière, une fois le service créé.
Un phénomène
urbainPascal Chamu, qui tient un magasin Vival à Cormery, brosse le tableau : A la campagne, les gens viennent au magasin. Le problème, ce sont les personnes âgées, sans véhicule, et parfois éloignées du bourg. Le système des tournées résout partiellement la question. La livraison à domicile également : les résultats de lenquête Commett révèlent quun épicier sur deux, en zone rurale, vient ravitailler ses clients chez eux, la plupart après quils sont passés au magasin. A la Chapelle-sur-Loire, Jean-Yves Joseph dessert ainsi chaque semaine une dizaine dhabitués. Mais, ajoute-t-il, la solidarité joue beaucoup à la campagne et le réseau, quil soit familial ou amical, fonctionne bien. Ce nest pas un service qui demande à être développé. Pascal Chamu abonde en ce sens mais ajoute toutefois que cest une manière de fidéliser la clientèle. Sinon, mes clients trouveraient une autre solution ailleurs. Des clients qui se montrent reconnaissants du service apporté par leur épicier et qui font des achats en conséquence : le montant de chaque livraison se situe entre 400 et 800 F.
Le règne
de la proximitéLa livraison à domicile est a priori parfaitement adaptée au mode de vie urbain. Elle sadresse à une clientèle non motorisée, celle du troisième âge ou, pourquoi pas, celle des étudiants. Egalement à une population de centre-ville qui veut saffranchir des contraintes automobiles, qui peut venir ou non en voiture, mais qui repart les mains dans les poches, libre de continuer ensuite son shopping ailleurs. Attention : ne pas en déduire pour autant quon a affaire exclusivement à une clientèle aisée. Les distributeurs tourangeaux en témoignent : le choix de la livraison à domicile repose en fait sur de nouveaux liens avec le magasin. En règle générale, ce sont des clients hebdomadaires fidèles, constate M. Bechet, directeur du supermarché Champion de la Galerie du Palais, à Tours. Plutôt des personnes seules, âgées, mais des jeunes aussi. Des couples. Peu de familles nombreuses. Des gens habitant à proximité, quartier des Prébendes, rue Marceau,
par exemple. Quant à leurs revenus, ils sont assez diversifiés : le fait que la livraison soit gratuite à partir de 500 F dachat est incitatif : ce nest plus une question de prix mais de comportement individuel. Le témoignage de Patrick Martin, responsable du magasin alimentation aux Galeries Lafayette, va dans le même sens : la clientèle de son service livraisons est surtout faite dhabitués, ré-sidant à proximité et souvent sans moyen de locomotion.
Dans cette histoire, on le voit bien, il ne sagit pas de supprimer le temps des courses mais de simplifier la vie des habitants du centre-ville. Une occasion unique pour les supermarchés urbains de retrouver leur légitimité de proximité
Beaucoup
de contraintesA Tours, pour linstant, les magasins qui livrent à domicile ont souvent choisi de ne livrer que de la marchandise achetée au magasin et réglée aux caisses : on ne fait bien que ce que lon sait faire et personne nignore que la commande à distance est source de litiges. Autre problème et non des moindres : la commande à distance tue lachat dimpulsion...
Chez Champion, le client demande dès laccueil sil peut se faire livrer. Dans laffirmative, ses achats lui seront livrés le lendemain dans un créneau 16h30-19h30. Aux Galeries Lafayette, le client a la possibilité de se faire livrer le jour même. Mais, dans les deux cas, les contraintes logistiques sont lourdes. La livraison à domicile, cest beaucoup de manutention, il faut tout mettre dans des cartons et les transporter. Et, bien entendu, vous retrouvez en pôle position les packs deau, de vin, de lessive, témoigne M. Bechet. Et puis, il faut assurer un service impeccable : lire strictement la commande, livrer sans casse, respecter les horaires. La satisfaction du client doit être totale.
Coût réel
non facturéQuil soit parisien ou tourangeau, aujourdhui, le consommateur ne paie pas le coût réel du service. Pour attirer et fidéliser son client, le distributeur subventionne le coût de la livraison. Chez Champion, la livraison est facturée 35 F en-dessous dun montant dachat de 500 F, elle est gratuite au-delà. Aux Galeries Lafayette, pas de livraison au-dessous de 300 F dachats et gratuité à partir de 650 F. Ces bornes sont nécessaires pour limiter le recours abusif au service mais la marge de manoeuvre du distributeur est mince : la tarification est peu élastique. Pour le consommateur, il sagit dun service acquis, explique
M. Bechet, et il nenvisage pas de le payer au coût réel. Moyennant quoi, je ne peux pas me permettre daugmenter mes tarifs et je fonctionne sans bénéfice. Sil propose ce service, cest que le système a dautres avantages : la livraison permet de fidéliser des clients tentés daller faire leurs courses ailleurs, notamment en périphérie. Elle fait aussi augmenter le panier moyen : chez Champion, le montant des achats livrés varie entre 600 et 1200 F.
Et les cybermarchés dans tout ça ? En France, ils sont cinq à fonctionner, essentiellement sur Paris et lIle-de-France, plus des expériences locales. Leur développement est actuellement freiné par le taux dutilisateurs Internet. A Tours, on ne se montre pas inquiet. Il est possible quun jour une grande enseigne ajoute Tours dans sa zone de test, imagine Patrick Martin. Mais ce ne sera pas le raz-de-marée. Et M. Bechet ajoute : La plupart des gens aiment faire leurs courses eux-mêmes, du moins tant quil sagit dachats festifs, pas de packs deau bien sûr. Cest sur ce créneau, celui de lachat plaisir, que ces commerces de proximité entendent se placer. Doù lintérêt de se différencier et dadopter dès maintenant une politique de services.
Catherine GEFFROY